La souffrance fait partie de chaque existence humaine. Impossible d’y échapper : rage de dents ou supplice du grand malade, solitude et désespoir, échec, séparation, décès… les larmes finissent toujours par couler. La souffrance est tout simplement une réalité que chacun doit affronter un jour. Epreuves psychologiques, douleurs physiques, peu importe, les questions reviennent naturellement : pourquoi doit-on souffrir ? Que faire de ces expériences négatives ? Quel sens leur donner ?
Plusieurs traditions, notamment chrétiennes, ont essayé de justifier la souffrance. On explique qu’il faut souffrir pour être sauvé. La passion et la mort du Christ sont avancées à l’appui de cette thèse audacieuse. Pour parvenir à la joie du matin de Pâques, il s’agirait de passer – sans y couper – par le supplice de la croix. Ce masochisme spirituel porte un nom : le dolorisme. Il s’accompagne d’un long cortège de pratiques très en vogue selon les époques ou les milieux : les contritions, les mortifications et autres auto-flagellations. Dans nos régions, le dernier avatar de cette idéologie torturante se traduit dans les mentalités : la souffrance est si bien intégrée qu’on « n’ose pas se plaindre. »
Souffrances négatives
Les souffrances – et la mort ! –, sont et restent négatives. Même celles de Jésus. Le texte des Evangiles est rempli de cette évidence : la mort sur la croix n’a pas été une partie de plaisir. Jésus en a bavé, physiquement et moralement. Rien ne nous permet de considérer que cette souffrance a eu quoi que ce soit de constructif au point de nous appeler à vouloir la vivre à notre tour. Bien au contraire, elle passe pour une folie et suscite le scandale (1 Corinthiens 1:23) : un messie, fils de Dieu, ne devrait passer par un supplice aussi cruel. Dans la Bible, la souffrance brute n’est jamais salutaire.
Personne n’est donc appelé à se rapprocher de Dieu en souffrant. Bien au contraire, c’est Dieu qui se rapproche quand Jésus partage nos souffrances « jusqu’à la mort, à la mort sur la croix » (Philippiens 2:7-8). C’est lui qui nous rejoint dans la réalité parfois très dure de l’existence humaine.
Les retables des hôpitaux du Moyen Age l’expriment très bien quand ils dépeignent un Christ dont le corps est marqué par les maladies des patients de l’époque. Jésus a souffert comme nous. Devant la croix, le croyant comprend qu’il n’est plus seul, qu’il n’est pas abandonné dans son malheur, quel qu’il soit. Alors peut retentir le message d’espérance de Pâques : Dieu n’abandonne pas l’être humain. En se faisant si proche de lui, il veut l’apaiser, le consoler, le relever.
Exprimer et surpasser
Nos souffrances ne sont bonnes à rien. Mais la souffrance du Christ change notre manière de les appréhender. En ce sens, elle nous délivre.
Comme Jésus a crié sur la croix (Marc 15,37), chacun doit pouvoir exprimer sa peine, son mal ou son désespoir. Les grandes douleurs n’ont plus de raison de rester muettes. La révolte peut s’extérioriser. Dans une société qui éduque à serrer les dents, ce n’est pas inutile de le rappeler.
Depuis que Jésus a souffert sur la croix comme nous, Dieu se bat avec nous contre elle. La souffrance est inutile, voilà pourquoi tous les moyens peuvent et doivent être engagés pour la combattre. La médecine doit tout faire pour calmer les douleurs des malades. Et chacun est invité à entourer ceux qui souffrent. L’Evangile ne nous appelle pas tant à vivre la « passion », mais bien plus à exprimer de la « compassion », cette solidarité sincère avec ceux qui ont mal, avec ceux qui se sentent isolés ou abandonnés.
Enfin, puisque Jésus a passé par l’épreuve et la mort et qu’il en a triomphé, nous pouvons comprendre que Dieu ne laisse pas tomber celui qui souffre… et qui meurt. On peut donc faire quelque chose de la souffrance, échapper à la résignation pour la passer et la dépasser. Porté par l’espérance, il est possible de la surmonter pour pouvoir s’en libérer et peut-être lui donner du sens. Il est possible de la surpasser pour que, finalement, avec l’aide de Dieu, la vie l’emporte.

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