|  | Beaucoup d’entre nous trouveront dommage de ne pas avoir le loisir de connaître mieux la vie de cette Église réformée de Toulouse, avec en particulier sa dimension internationale et la richesse de ses engagements dans la cité. J’avais espéré un moment que nous aurions un peu de temps pour visiter les différents lieux de vie de l’Église et rencontrer ses membres, en particulier le Foyer du Mirail et les acteurs de TO7, les communautés germanophone et malgache, la librairie coopérative CAREVE... Mais le programme synodal s’est rempli comme à l’habitude ! Merci à nos amis de leur invitation et à toutes celles et ceux - paroissiens, membres d’autres Églises, responsables municipaux... - qui contribuent à « l’hospitalité certainement et à tous égards chaleureuse », comme le disait Pierre Bourguet, qui nous permet d’enrichir de fraternité le temps synodal qui s’ouvre.
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Comme chaque année, nous arrivons à cette session synodale chargés de l’année écoulée. Enrichis d’expériences, d’épreuves parfois... Enrichis de celles et ceux que nous avons rencontrés, avec qui nous avons travaillé, et en particulier de celles et ceux qui vivent un ministère dans notre Église, quel qu’il soit. Et nous aurons la joie de recevoir le signe de cet enrichissement au travers de l’accueil de celles et ceux qui ont été liturgiquement reconnus dans le ministère de l’union qui leur a été confié. Bienvenue à eux pour cette expérience synodale qui, je l’espère, fortifiera leur engagement pour le service de l’Évangile.
Mais appauvris aussi, et en particulier de celles et ceux à qui nous avons dit adieu en les confiant à la grâce et à la paix du Seigneur. Je vous invite à vous souvenir en particulier de celles et ceux qui ont partagé parmi nous le ministère de l’union : les pasteurs René Soete, Jean-Pierre Feuillie, François Barre, Jean Eizaguirre, Eric Perrenoud, Francis Bosc, Daniel Pfender, Paulette Stiegelmann, Jacques Mottu, Pierre Rochat, Pieter van Vliet, Yves Risler, Claude Vercier, Jacques Rigaud, Francis Meuret, André Lelièvre, Pierre Coste.
Bien évidemment, je pense de manière toute particulière aux deux collègues qui nous ont été enlevés trop tôt : le pasteur Laurent Coupon décédé d’un cancer qui l’a physiquement affaibli peu à peu, mais sans lui enlever la force de la paix et de l’espérance ; et le pasteur Daniel Jouve brutalement décédé au cours d’une promenade pyrénéenne. Chacun connaissait sa disponibilité joviale, qui était le visage amical qu’il donnait à un engagement opiniâtre, à l’ardéchoise. J’en ai particulièrement bénéficié dans la région Centre Alpes-Rhône pendant les années où Daniel a été mon très proche vice-président avant de me succéder.
Je voudrais encore évoquer les noms d’André Appel, pasteur de l’EPCAAL [Église protestante de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et Lorraine] dont le ministère a largement bénéficié à l’ensemble des Églises de France ; et parmi les membres de notre Église ceux d’Anne-Laure Coffinet, décédée peu de jours après que notre Synode l’ait élue comme membre de la Commission des ministères, et de François Cottin qui, parmi ses nombreuses responsabilités, avait exercé celles de président de l’Association pour les familles pastorales.
Je disais « appauvris » de tous ces deuils ; mais peut-être faudrait-il dire aussi « enrichis » de leur témoignage et de leur engagement, enrichis de la communion en Christ qui nous soutient toujours malgré la séparation. En disant maintenant en Synode notre reconnaissance au Seigneur, nous disons aussi notre solidarité fraternelle à leurs familles et leurs proches.
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En 1960, le Synode national de Toulouse avait traité du sujet « Christianisme et nationalismes » à partir d’un rapport présenté par celui qui était encore le professeur - et pas encore le célèbre doyen - Jean Carbonnier. Une étude conduite dans un contexte difficile : l’indépendance naissante des anciennes colonies, plus ce que l’on appelait le « drame algérien », et ce que signifiaient en nationalisme français la doctrine et la mise en œuvre de la dissuasion nucléaire. Nous n’allons pas refaire l’histoire et juger des déclarations du temps à la mesure de ce que nous savons aujourd’hui de ces événements et de leurs conséquences. Mais il nous sera certainement utile de nous souvenir de la vigilance à la fois humble et ferme que les synodaux ont voulu exercer devant les dérapages déjà perceptibles des excès nationalistes. Je cite : tendance à faire de la nation une idole, formes violentes et persécutrices (racisme, antisémitisme), démesure et orgueil dans la direction des affaires publiques... Une vigilance exercée à partir d’une conviction qui n’a certainement rien perdu de son actualité : « L’Église est, dans le temps des nations, le peuple prophétique du Royaume de Dieu. Constituée d’hommes (j’ajoute : et de femmes !) vivant dans telle ou telle nation, elle a pris historiquement la forme d’Églises nationales. Mais par delà cette organisation, elle reçoit du Seigneur la grâce de son unité et est appelée à la manifester visiblement, en particulier dans le labeur œcuménique. Tout en résistant à la tentation de devenir elle-même une puissance de ce monde, un État au-dessus des États, l’Église doit se libérer des nationalismes qui brisent son universalité prophétique et la solidarité entre les peuples. »
J’y reviendrai, mais je voudrais, puisque j’ai évoqué l’Algérie, parler de la situation actuelle des chrétiens dans ce pays. En 1960, l’Algérie était encore le lieu de la 16e circonscription de l’Église réformée de France, avec 21 associations cultuelles et 23 postes de pasteurs. C’est dire que, malgré la nécessaire réserve que la sagesse a imposé après l’indépendance algérienne, cette Église nous est toujours particulièrement proche. Avec elle nous nous sommes réjouis quand sa vie s’est affirmée ; avec elle nous souffrons aujourd’hui. Je sais que les choses sont parfois ambiguës, que l’on essaie de faire jouer l’une contre l’autre des sensibilités différentes quant au témoignage évangélique en milieu musulman, et que ce qui se passe est couvert par le manteau de la légalité. Mais il faut appeler les choses par leur nom : lorsque l’on ferme des temples sous des prétextes divers, lorsque des fonctionnaires sont révoqués à cause de leur foi chrétienne, lorsque des personnalités sont expulsées, cela s’appelle une persécution religieuse. Notre mémoire protestante fait nécessairement le lien avec les temps préparatoires à la Révocation de l’Édit de Nantes, et la politique conduite pour faire disparaître alors le protestantisme du royaume catholique de France. Il ne s’agit certes pas de ressusciter aujourd’hui une guerre de religion, en entrant dans le jeu des islamismes nationalistes ! Et il est heureux de constater que beaucoup d’algériens ont osé prendre la parole pour défendre la liberté religieuse, en manifestant ainsi son caractère fondamental pour la dignité et la liberté de toute personne humaine, mais aussi son caractère hautement symbolique : car on sait bien que s’attaquer à la liberté religieuse n’est souvent qu’un prélude à la mise en cause d’autres libertés.
La Fédération protestante, et son président Claude Baty, ont en notre nom multiplié les démarches pour agir autant qu’il est possible, notamment sur le plan international. Mais il me semblerait important que notre Synode s’engage, au travers d’un message pour nos frères et sœurs d’Algérie, dans une solidarité à la fois spirituelle et concrète, par une attention soutenue, notre prière persévérante, et toute action de soutien qui nous serait possible.
*** Vie synodale et réforme de l’Église
J’en viens maintenant à notre session synodale. Lorsqu’on lit les Actes de 1960, on constate qu’il n’y avait alors qu’un seul « rapport sur les travaux du Conseil national » présenté par son président. C’est l’année d’après qu’intervient la distinction entre ce rapport qui sera rédigé dès 1962 par le secrétaire général et le « rapport du Président » qui peut ainsi se détacher de la gestion quotidienne pour proposer au Synode une réflexion plus large. C’est ce que je vais essayer de faire en retraçant tout d’abord les grandes orientations de notre chemin synodal. Je vais sans doute beaucoup répéter, mais vous connaissez le vers de Boileau : « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage... »
Depuis plusieurs années, nous sommes entrés dans un mouvement de réforme de notre vie d’Église. Pas seulement une réforme pour ajuster ses fonctionnements à l’évolution des réalités de sa vie comme de son environnement social. Mais une réforme qui vise à ce que, ensemble, nous nous réapproprions notre mission commune de témoignage et de service de l’Évangile dans le contexte de notre société du XXIe siècle. Permettez-moi d’en retracer quelques étapes récentes.
En faisant le bilan de la démarche « Débats 2000 - 2000 débats », le Synode de Nîmes 2002 centrait son message sur trois verbes : « Écoutons ! Débattons ! Rencontrons ! » Le Synode prenait ainsi clairement acte de ce que la mission de l’Église ne pouvait se limiter à subsister en se défendant plus ou moins bien des changements culturels et sociétaux qui la contestaient, comme de ses propres faiblesses. Mais qu’elle était appelée à vivre, à se mettre en jeu, à se risquer dans le témoignage public, dans un dialogue ouvert, engagé et engageant.
À Bordeaux, en 2003, et en parlant d’Église universelle, le Synode se donnait trois objectifs : Mission : annoncer l’Évangile à ceux qui ne le connaissent pas ou plus Justice : travailler à un monde solidaire Unité : manifester l’unité du corps du Christ, et œuvrer à un monde réconcilié.
À Aix-en-Provence, en 2005, en confessant la Seigneurie du Christ - « Une autorité qui rend libre » - dans le contexte de la société française sécularisée et de sa laïcité républicaine, le Synode exhortait à témoigner de la pertinence du message chrétien avec trois accents prioritaires : La dignité irréductible de l’humain : La société dans laquelle nous vivons encourage le culte de la performance, de la rentabilité et de la réussite. L’être humain lui-même est parfois devenu une valeur marchande... Au cœur de la foi chrétienne réside l’affirmation de la valeur inconditionnelle de chaque personne devant le Dieu de Jésus-Christ... Un avenir ouvert : ... Le manque d’horizon conduit à se réfugier dans la nostalgie ou à se replier sur le seul moment présent. Nous croyons que Jésus-Christ est venu ouvrir une brèche dans une réalité apparemment fermée et bloquée. Sa résurrection fonde notre espérance... L’Esprit nous rend capable d’imaginer et de construire les formes possibles de notre avenir individuel et collectif. Un appel à traduire la Bonne Nouvelle : ... C’est un Esprit de liberté que nous avons reçu pour parler et agir sans nous laisser troubler par le conformisme ambiant. Que la parole de liberté devienne aujourd’hui notre liberté de parole !
Et enfin, en traitant de « Parole - Parentalité - Espérance », le Synode de Sochaux-Montbéliard 2007 s’est aventuré dans le domaine de l’éthique, non pour y défendre une loi, mais pour y témoigner de la parole de liberté. La question précise était celle de la famille et de ses évolutions actuelles. Mais, à partir de cette question, il me semble que le Synode a profilé une attitude plus générale pour notre mission dans une société qui évolue fortement, parfois de façon inquiétante ou choquante : « Au nom de l’évangile de Jésus-Christ, nous voulons porter un regard favorable sur les personnes qui vivent ces transformations. »
Pardon de ces nombreuses citations. Mais elles me semblent nécessaires, non seulement pour répondre aux critiques de ceux qui prétendent que l’Église réformée est sourde aux questions de la société actuelle et qu’elle n’a pas de vision claire de sa mission, mais aussi pour que nous puissions nous-mêmes nous réapproprier cette vision et cette mission. Il y a là un lent et long travail à poursuivre, certes parfois difficile, certes peu spectaculaire, certes peu médiatique, mais - je le crois - fécond pour nous fortifier dans une mission commune.
J’ai été intéressé de voir que les synodes régionaux, qui ont traité de « transmission de l’Évangile » l’automne dernier, se sont situés dans la même ligne. Permettez-moi encore quelques citations : Cévennes-Languedoc-Roussillon : « Les gigantesques bouleversements que nous vivons en ce début de XXIe siècle, la sortie de la période de chrétienté ne doivent pas être ressentis comme "perte de l’essentiel", mais tout au contraire comme une chance à revenir à l’essentiel : être les témoins d’une parole qui relève, qui pardonne et qui libère... » Centre-Alpes-Rhône, avec un peu d’humour : « Voici venu pour nous un temps plus favorable que jamais pour transmettre l’Evangile. Et nous n’avons plus que de bonnes raisons pour le faire. En effet nous sommes dépouillés de toutes nos sécurités humaines... Nous sommes pleins de reconnaissance, et c’est dans la reconnaissance que nous voulons humblement faire ce que Dieu nous donne et nous ordonne de faire pour transmettre son Évangile. » Et enfin la Région parisienne : « Bonne nouvelle ! Nous avons été saisis par l’Évangile. Nous en sommes reconnaissants. Il est notre joie ! »
Ainsi se dessine le portrait d’une Église : Qui avoue sa faiblesse et ne se fait pas d’illusions sur elle-même, mais qui se tourne vers son Seigneur et met en lui sa confiance ; Qui veut se recentrer sur sa mission : annoncer l’Evangile de Jésus-Christ, parole de liberté, et en donner des témoignages significatifs ; Qui, pour cette mission, se veut ouverte à toutes et tous, accueillante à toute démarche de foi, participante à tout dialogue ; Qui, loin de réclamer une part de pouvoir au nom de sa compétence spirituelle ou morale, ou loin de se poser en juge des évolutions de notre société, veut y être témoin de liberté et acteur de libération, témoin critique certes, mais témoin d’une parole de bénédiction.
Un portrait qui se confirme ainsi de synode en synode. Non pas pour que nous nous complaisions à nous y regarder. Mais parce qu’il nous rappelle notre mission commune, en donne le sens, la balise, nous y encourage. Et nous avons bien besoin de cela quand nous nous retrouvons parfois en situation de faiblesse et de découragement. Dans une communauté locale rabougrie et qui désespère. Ou avec un projet formidable qui échoue. Ou déçu par des incompréhensions et des résistances. Ou épuisé par de trop nombreux engagements... Nous avons besoin de la démarche synodale, du « chemin commun », pour nous soutenir et nous exhorter.
Je regrette d’ailleurs que ce chemin commun s’arrête trop souvent à la porte de nos communautés locales, de nos cultes et de nos conseils locaux. Une brève information « de retour du synode », souvent assez ennuyeuse pour ceux qui ne l’ont pas vécu... Un volume des Actes qui moisit doucement sur une étagère de la sacristie. Et on oublie vite... Oublier du papier, ce ne serait pas grave. Mais c’est oublier une parole échangée, c’est oublier les frères et les sœurs avec qui l’on a partagé. C’est oublier ce que l’Esprit nous a donné de vivre ensemble... Et c’est dommage. Le dommage de la négligence. Le dommage aussi parfois de l’orgueil qui nous pousse à tout vouloir réinventer nous-mêmes.
Pourquoi n’utilisons-nous pas certains de nos textes synodaux dans notre liturgie cultuelle ? La déclaration d’Aix-en-Provence, « Une autorité qui libère » est ainsi, par exemple, au prix de quelques aménagements stylistiques, une magnifique confession de foi dans la Seigneurie du Christ, parfaitement située dans notre contexte postmoderne ! Pourquoi n’utilisons-nous pas plus tel ou tel texte synodal en catéchèse, par exemple le texte de Sochaux sur la famille dans une catéchèse intergénérationnelle ? Encore une fois : il ne s’agit pas de nous complaire en nous citant nous-mêmes, mais de resserrer nos liens, de fortifier notre communion, pour une écoute commune de la Parole de Dieu, et un service ensemble. *** Évangélisation et institution
J’en viens maintenant aux trois domaines que le Conseil national a choisi de mettre à l’ordre du jour de cette session synodale. Tout d’abord le partage interrégional des projets et des expérimentations. Ce qui se joue là, c’est la manière dont notre institution ecclésiale sert - ou ne sert pas - notre mission.
Les réformés ont un rapport complexe avec l’institution ecclésiale. Ils ont parfaitement intégré son caractère second par rapport à l’Évangile fondateur, mais transforment parfois allègrement ce « second » en « secondaire », voire en « négligeable ». J’ai été ainsi étonné d’entendre un membre d’un conseil régional défendre l’idée que dans l’Église on n’a pas besoin de Discipline, et que chacun devrait pouvoir faire comme il veut.
De fait, ce n’est pas une nouveauté dans notre Église réformée, et je ne résiste pas à l’envie de citer encore Pierre Bourguet en 1960 : « À quoi bon passer sous silence les soucis qui compliquent et entravent la tâche de l’Église, surtout quand on conclut qu’ils auraient bien pu ne pas surgir ? Il arrive que des querelles de clochers, de sourdes rancunes familiales anciennes, des questions de personnes, exigent qu’on leur consacre un temps précieux et - ce qui est plus grave - suspendent au moins pour un temps le développement de l’œuvre spirituelle. Il arrive aussi que le zèle incontestable mais "sans discernement" (dirait saint Paul) de tel ou tel serviteur de Dieu, se manifeste par une obstination qui n’est plus de la persévérance, et par des initiatives qui n’ont pas grand-chose de l’authentique prophétisme. Il arrive enfin que le fonctionnement de notre régime ecclésiastique incite les Églises importantes à envisager cette importance sous l’angle des "droits" ( ?) qu’elle semble conférer, plutôt que sous l’angle des obligations morales à l’égard de paroisses moins privilégiées... »
En même temps, nous attendons beaucoup de l’institution au point que nous proclamons souvent que nous sommes déçus par elle, sans trop préciser s’il s’agit de règles, de conseils et d’assemblées ou d’hommes et de femmes qui y exercent des responsabilités particulières. Jusqu’à la ressentir comme « maltraitante » - comme dans un courrier des lecteurs publié récemment dans Réforme - lorsqu’elle doit prendre des décisions difficiles, mais pourtant nécessaires.
Bref, il y a un malaise ! Et c’est bien pour le traiter que le Synode national de Sochaux a ouvert une période d’expérimentation afin de favoriser l’émergence de nouvelles façons de vivre ensemble, de nouveaux ministères et de nouveaux partages de ministère. J’avais souhaité que cela soit accompagné d’un débat de fond sur l’autorité dans l’Église, sorte de troisième volet ecclésiologique de la même réflexion sur la Seigneurie du Christ que nous avons menée en 2005 et 2007 dans les domaines théologique et éthique. Mais l’engorgement du calendrier synodal et l’attente urgente qui s’est manifestée autour des questions de diaconie, que nous devrions aborder en 2009-2010, ont retardé cette programmation.
Mais la nécessité de réformer notre institution demeure. Je voudrais en indiquer quelques raisons :
1°) Dans l’ecclésiologie réformée, l’institution n’est pas la garante de l’apostolicité, de la sainteté et de l’unité de l’Église, mais elle est un instrument pour leur service. À une époque où notre Église se saisit de sa mission en nouveaux termes, comment ne devrait-elle pas réformer son institution ? En particulier, alors que la prédication de l’Évangile était organisée essentiellement sous le mode de la desserte pastorale, comment ne pas donner une traduction institutionnelle au besoin d’annonce publique nouvelle de l’Évangile ?
2°) L’institution est un service et non une fin. Il nous faut résister au penchant traditionnel français de considérer que la rédaction d’un règlement résout un problème. Et tout autant résister à la tentation moderne de ne plus vouloir se donner de règles pour notre « vivre ensemble », ce qui ouvre évidemment la voie à la prise de pouvoir des plus forts, ou à n’importe quel caprice individuel.
3°) Aujourd’hui, l’institution doit certainement avoir une forme plus dynamique et plus souple pour accueillir plus et moins contrôler, promouvoir plus et moins freiner, soutenir plus et moins règlementer. Je dis bien « plus » et « moins » en souhaitant que nous fassions bouger une sorte de curseur sur l’échelle des priorités, parce que si nous avons besoin de plus de possibilités d’accueil pour les initiatives, de promotion de nouveautés et de soutien des plus faibles, nous avons toujours besoin de contrôle, de frein et de règlement, qui sont aussi un service fraternel, malgré leur caractère ingrat.
Je souhaite donc que dans l’échange sur les réalités et projets régionaux qui va avoir lieu pendant cette session, nous puissions commencer à discerner la réforme de notre institution ecclésiale qui pourra servir sa mission aujourd’hui.
* Évangélisation et mission
À l’heure où nos Églises redécouvrent la nécessité d’être plus missionnaires « ici », la question de la mission « là-bas » se pose de façon nouvelle, avec un faisceau complexe et embrouillé de bons et mauvais arguments : Un reste d’esprit néo-colonialiste (ce sont nos projets qui importent) mélangé à un sentiment de culpabilité postcoloniale (il faut cesser d’intervenir dans « leurs » affaires) Un fond de nationalisme égoïste (plutôt la Corrèze que le Zambèze) mêlé à une authentique prise de conscience de nos faiblesses (nous n’avons plus les moyens) Un doute sur la mission (est-elle autre chose que de l’humanitaire ?) et le sentiment croissant de la priorité à donner à l’évangélisation chez nous. Le Synode national de Paris a traduit cela - peut-être de manière un peu lapidaire - par une petite phrase qui a fait l’objet de beaucoup de discussions : « redéfinir, en lien avec les autres partenaires, le rôle du DEFAP comme outil d’évangélisation, ici et là-bas ».
Le Conseil du DEFAP - qui est le service missionnaire de ses 5 Églises françaises membres - a donc pris l’initiative de proposer des priorités pour son action, et le Conseil national a souhaité que le Synode puisse en débattre. L’exercice est un peu difficile car le Synode national n’a aucune autorité directe sur le DEFAP, et il s’agit donc d’entrer dans un dialogue où nous exprimons nos questions comme nos encouragements, mais où il s’agira aussi d’entendre ceux de nos partenaires. Mais j’ai confiance dans les vertus enrichissantes du dialogue, ceci d’autant plus que les enjeux sont importants. Permettez-moi d’en souligner quelques uns.
1°) Nous sommes à l’heure où la mainmise de l’ultralibéralisme sur l’économie mondiale aboutit non pas au progrès de tous, comme promis, mais au retour de la famine parmi les plus pauvres. C’est dire que nous entrons dans une période où les dérapages nationalistes - dont parlait le Synode national de Toulouse en 1960 - risquent fort de marquer notre actualité, chez les uns et chez les autres, avec une politique internationale qui cèdera de plus en plus à la méfiance et aux barrières soi-disant protectrices au lieu de se construire - me semble-t-il de manière à la fois plus juste et plus réaliste - sur la solidarité.
Il est donc significativement évangélique que nous renforcions notre participation à la communauté des Églises qui veulent vivre une autre qualité de relations, de manière à la fois protestataire contre l’ordre établi et prophétique pour l’avenir. La Cevaa nous offre cet instrument, non pas comme institution identitaire ou exclusive, mais comme vision largement ouverte. La priorité du DEFAP reste à mon sens de nous faire entrer dans cette vision, en participant à des projets estampillés Cevaa, certes, mais plus largement en favorisant tous les échanges et toutes les initiatives qui rendent visibles la réalité de la communauté ecclésiale et sa solidarité dans le témoignage de l’Évangile. J’ai par exemple assisté au retour de plusieurs de nos pasteurs de l’opération d’échanges que le DEFAP a conduite à notre demande, et je peux vous assurer qu’ils en ont été bouleversés dans leur conscience d’avoir à être témoins d’Évangile ici comme là-bas.
2°) La Mission, conduite dans un esprit évangélique, a encore son mot à dire et des gestes nouveaux à initier dans les relations internationales. Par exemple, lors de l’assemblée générale du DEFAP, j’ai été passionné par le témoignage d’un membre de la Mission évangélique au Tchad qui soutient l’orphelinat d’Abéché auquel avaient été confiés provisoirement les enfants rassemblés par l’Arche de Zoé après l’échec de ce projet qui mêlait de manière ambigüe l’engagement envers des enfants en situation précaire et le désir d’adopter de familles françaises. Cet équipier - par ailleurs membre de l’Église réformée de France - nous a expliqué le projet de cet orphelinat d’aider au rétablissement sanitaire et éducatif des enfants... mais en lien avec un membre de leur famille, et avec l’objectif de les y réinsérer, et de suivre cette réinsertion ! Une pratique connue et acceptée de tous dans la région, bien différente de l’abandon définitif demandé par l’Arche de Zoé ! Une pratique scandaleusement censurée par les médias sans doute inquiétées par l’adjectif « évangélique ». Mais une pratique dont la dimension totalement désintéressée est me semble-t-il hautement significative.
3°) Une nouvelle dimension du projet global « évangélisation et mission » est en train de naître autour du projet missionnaire « Mosaïc » que Cevaa et DEFAP ont soutenu à la demande de nos Églises de France, et que la Fédération protestante a décidé de continuer. Je n’entre pas ici dans le contenu de ce projet, avec sa nécessaire audace pour oser rencontrer, et sa nécessaire prudence pour ne pas cautionner n’importe quel intérêt personnel ou n’importe quelle cause nationaliste. Mais je voudrais en souligner l’enjeu pour moi majeur.
Cette réalité des Églises que nous avons d’abord accueillie parmi nous avec méfiance avec le qualificatif « ethnique » est - me semble-t-il - propre à casser le vis-à-vis toujours potentiellement conflictuel entre Nord et Sud, et la concurrence infondée entre mission et évangélisation. Ces Églises sont parmi nous missionnaires et contribuent à l’évangélisation de nos concitoyens. Elles contestent la méfiance interraciale et proposent l’instauration de relations nouvelles, tout à la fois respectueuses des diversités culturelles, mais pleinement solidaires. Notre parcours avec elles est loin d’être achevé, et il me semble qu’une des tâches prioritaires à venir sera d’inventer une nouvelle forme de visibilité de l’unité de l’Église qui propose une autre mondialisation que celle de l’uniformisation et de l’inégalité. Il n’est pas impossible - et c’est en tous cas mon vœu - que la forme d’Église unie que nous voulons construire avec l’Église évangélique luthérienne de France puisse y contribuer. Puisque ce projet que nous avons lancé avec enthousiasme à Sochaux-Montbéliard est maintenant à l’étude dans nos Églises, je voudrais souligner combien il serait dommage qu’il soit réduit à un rafistolage institutionnel, et qu’on oublie le défi qu’il nous lance pour l’approfondissement de notre mission et la visibilité de nos Églises. L’Église protestante unie, ce n’est pas une affaire interne, mais un projet missionnaire ! Gardons-lui cette dynamique et cette ouverture aux autres.
Les conséquences de la démarche « Mosaïc » seront certainement multiples pour la vie même de nos Églises. Nous en avons une première avec le Projet de partenariat entre notre Église et la Communauté des Églises d’expression africaine en France (CEAF) que le Conseil national présente en annexe de son rapport de gestion. Projet incarné parmi nous dans la personne de notre aumônier, le pasteur Majagira Bulangalire, pasteur de l’Église réformée de France dans le Cambrésis et président de la CEAF, et du groupe musical qui l’accompagne. Projet et donc déjà réalité d’une solidarité qui s’affirme et se construit, non pas la solidarité ambigüe entre dominants et dominés, mais une solidarité de partenaires libres et responsables, une solidarité de sœurs et de frères.
* Évangélisation et formation
J’en viens enfin à la troisième question posée à notre Synode : la proposition de réorientation du Service Théovie. Il faut bien reconnaître que cette question s’est posée à partir de considérations financières, mais le Conseil national n’a pas voulu se limiter à ces seules considérations-là. Car notre responsabilité synodale de gouvernement ne se résume pas à la bonne gestion d’un budget, mais, selon les priorités qui nous ont été fixées à Sochaux-Montbéliard, à : Donner des impulsions, favoriser des solidarités et fournir des instruments pour témoigner de l’Évangile Proposer des lieux et outils de formation Favoriser la solidarité.
La manière correcte de poser la question est donc : est-ce que Théovie peut être, au service de nos Églises, un lieu utile pour une formation liée au témoignage de l’Évangile ? L’enquête faite par le Pôle national de formation a montré la richesse des propositions de formation qui existent déjà : formations bibliques, notamment avec le service biblique de la Fédération, formation théologique avec l’IPT [Institut protestant de théologie], formation aux ministères locaux (conseillers, prédicateurs, visiteurs...) essentiellement dans les Régions, les programmes d’initiation comme les Cours Alpha, les sessions diverses, les sites internet, etc., sans parler des programmes catéchétiques intergénérationnels ! Chacun a - si je puis dire - sa pertinence et sa « clientèle ». Mais peut-être nous manque-t-il un instrument pour nous aider à « franchir le seuil », selon l’expression rendue célèbre par Laurent Schlumberger : un instrument pour nous aider à trouver et à creuser les mots de la foi, pour la dire et la construire ; un instrument pour une formation construite sur le dialogue ; un instrument pour aborder à la fois une formation théologique de base et la mettre en jeu dans les problématiques de notre actualité... Je sais bien que tout cela doit être notre souci à chacun ! Mais pouvons-nous chacun tout faire ? Réfléchir à tout ? Dans l’histoire de la mise en place de Théovie, alors que le projet initial s’adressait prioritairement à des personnes individuelles plutôt « à la marge » de nos Églises, on a vu émerger cette attente de travail ensemble, plus en lien avec les communautés locales, plus tournée vers les questions liées au témoignage de l’Évangile aujourd’hui. C’est cette prise en compte que propose le projet qui vous est soumis.
Pour cela, le Conseil national s’est souvenu de la difficulté exprimée par des membres du Synode de Paris d’avoir à prendre des décisions sur de simples rapports d’information, et de la demande que le Conseil propose un scénario. C’est ce que le Conseil a fait cette fois-ci à propos de Théovie. Pas sans de vifs débats internes, ce qui vérifie sans doute heureusement que le Conseil n’est pas une équipe partisane, mais bien la continuation du Synode entre ses sessions, dans son unité comme dans sa diversité et ses débats ! Mais maintenant la décision vous revient.
***
Je ne doute pas, sur ce dernier sujet comme sur les autres, que les travaux synodaux permettront à nos diversités théologiques, ecclésiales, pédagogiques, culturelles, et politiques... de s’exprimer. Mais je vous exhorte à ce que la démarche synodale nous permette aussi de vivre notre unité et de manifester concrètement notre solidarité, dans la construction des décisions communes comme dans leur mise en œuvre.
Et qu’ainsi notre Synode vive lui-même de la foi qu’il confesse ! Nous croyons en Jésus-Christ : il est venu pour servir et non pas pour être servi. Reconnaître son autorité, c’est d’abord accepter de se laisser servir par lui. Il nous donne la liberté, la confiance, le courage pour être comme pour agir.
Nous croyons en Jésus-Christ : il nous libère de notre désir d’exister par nous-mêmes, ou en fonction des autres, et de chercher ainsi l’assurance de notre valeur. Grâce à son autorité, nous ne sommes plus le centre de nous-mêmes. Il donne à notre vie une dignité et une identité que nous n’avons plus à conquérir.
Nous croyons en Jésus-Christ : il a vécu de la parole du Père. Son autorité est créatrice et elle nous fait grandir dans notre humanité. Son autorité ne contraint pas. Elle construit des relations de confiance. Elle est crédible et légitime.
Marcel Manoël
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